Episode I -Eugénie B

Par Jessica B

Suite à notre appel à témoin , Eugénie B a contactée Afro-adoption pour nous raconter son histoire. A l’aube de la quarantaine, la publication de son livre  » Un livre à la mer » nous dresse le portrait d’une afro-adopté qui a pris du temps pour panser ses plaies. Des blessures liées à son adoption et son soucis de quête « identitaire » …

« Je n’ai pas toujours été bien accueillie. C’était un jeu de ping-pong où j’étais la balle que personne ne voulait dans son camp. »

Pouvez-vous raconter à nos lecteurs qui vous êtes, le pays dont vous êtes originaire et l’âge auquel vous aviez été adopté ? En quelques mots, votre histoire…

Je suis une métisse née d’une mère rwandaise, et née au Rwanda dans les années 1980. Auprès de ma mère, j’ai passé mes premières années. Peu avant mes 6 ans, j’ai été adoptée par une femme française célibataire. Deux ans plus tard, j’ai eu un frère adoptif de 6 ans mon cadet, venant aussi du Rwanda, mais sans lien biologique avec moi.

Je n’avais pas de souvenirs du pays, de sa culture, ni même de la langue car du jour au lendemain comme beaucoup d’adoptés, j’ai été déracinée et replantée dans un tout nouvel environnement sans préparation, et sans mon accord, avec une nouvelle appellation et une nouvelle langue à apprendre pour me faire comprendre.

Enfant, je ne savais rien de mon père, juste une supposition du fait qu’il était anglais. Et donc je n’avais pas de certitude concernant mes origines qui me donnaient une couleur de peau plus claire que les Noirs et plus foncée que les Blancs. Donc de la seule Blanche, parce qu’au Rwanda, les métis sont vus comme des Blancs, je suis devenue la seule Noire parce que dans ce département rural et montagnard français les métis sont vus comme des Noirs.

Je n’ai pas toujours été bien accueillie. C’était un jeu de ping-pong où j’étais la balle que personne ne voulait dans son camp. Et, durant près de 20 ans, très loin de mes origines, j’ai mûri au fond de moi une détermination de retourner là-bas notamment pour revoir ma mère.

« J’ai voulu comprendre pourquoi moi je n’avais pas bien vécu cette adoption ? Pourquoi je n’avais pas réussi à me réjouir de ce qui m’était arrivé ? »

Pouvez-vous nous présenter votre ouvrage ? Pourquoi avoir choisi d’écrire une autobiographie ?

J’étais de retour sur ma terre natale depuis plusieurs mois pour m’y installer lorsque j’ai commencé à rédiger un texte. Je me suis personnellement sentie bâillonnée toute ma vie concernant ma liberté d’exprimer ce que je ressentais et ce que je pensais de ce qui m’était arrivé. Je n’avais jamais senti ma parole désirée ni même écoutée. En retour, je me prenais sans cesse cette injonction à me considérer chanceuse et être reconnaissante.  Alors je me suis tue des années, jusqu’à ce que je commence à rédiger un texte qui s’est avéré être long comme un livre. Je l’ai écrit en 2 phases, la 1ère phase étant en fait la seconde partie du livre qui est intitulée RÉFLEXIONS. Parce que quand j’ai commencé mon écriture, j’ai voulu dire ce que je pensais de l’adoption internationale plénière, ce que cela me faisait, du mal que cela pouvait provoquer en fait, contrairement à ce que l’on croit.

Une fois cette partie critique rédigée, la colère extériorisée, j’ai voulu comprendre pourquoi moi je n’avais pas bien vécu cette adoption ? Pourquoi je n’avais pas réussi à me réjouir de ce qui m’était arrivé ? Pourquoi je ne considérais pas cela comme une chance contrairement à beaucoup d’adoptés et surtout contrairement à la société mondiale entière ? C’est alors que j’ai repensé à toute ma vie, que je me suis replongée dans mon passé et que j’ai déterré tout ce que j’avais enfoui durant plus de 25 ans. Je suis allée chercher en moi, au plus profond de moi-même ce qui faisait si mal. Je voulais comprendre cette douleur, ce qui pesait autant… C’est en larmes que j’ai tapé une bonne partie de ce RECIT, qui est la 1ère partie du livre.

Durant ces semaines d’introspection, je pleurais plusieurs heures par jour et plusieurs fois par jour. C’était tellement libérateur en même temps ! Car je gardais en tête que je faisais cela pour moi, pour m’aider, pour vider toute cette douleur et la laisser dans ces pages.

J’en suis ressortie grandie et apaisée. C’est donc mon cheminement pour m’épanouir que j’expose, avec mes différentes étapes et mes pensées les plus intimes.

Aider d’autres personnes, telle est mon idée en publiant ce livre. Aider à comprendre ce qui peut se passer dans la tête d’un.e adopté.e, aider à comprendre pourquoi le processus d’adoption peut se passer mal, aider ceux qui n’auraient pas les mots à exprimer ce qu’ils ressentent.

Ce n’est pas mon seul objectif. J’espère aussi créer un mouvement de solidarité auprès des lecteurs pour m’aider à offrir une meilleure situation, économiquement pérenne, à ma mère biologique et à mes demi-frères et sœurs que voici.

J’ai beaucoup souffert du regard des autres qui tenaient à marquer cette différence physique par de nombreuses questions et comportements divers …

Quels ont été les défis que vous avez rencontrés en tant qu’enfant afro-descendant ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ? Comment avez-vous perçu le regard des autres ? La notion de « color-blind » était-il réel au sein de votre entourage ?

*color blind* – concept des « non racisés » qui consiste à nier la couleur de peau.

Mon adolescence a commencé tôt et a duré longtemps. J’ai globalement grandi mal dans ma peau, et dans mon être tout entier, avec la tête sans cesse remplie de questions identitaires sans réponses. Ce qui me remplissait d’une colère et d’une tristesse qui bouillonnaient en moi.

« Qui suis-je ? Quelles sont mes origines ? Pourquoi je ne suis ni noire ni blanche ? Pourquoi je suis noire et blanche ? Pourquoi je suis dans ce pays et pas au Rwanda ou en Angleterre ? Pourquoi je suis la seule comme moi ? Pourquoi les gens ne m’acceptent pas ? Y compris mes propres parents qui ne m’ont même pas éduquée? Que dois-je faire ? Ou dois-je aller ?».

J’ai beaucoup souffert du regard des autres qui tenaient à marquer cette différence physique par de nombreuses questions et comportements divers (toucher les cheveux, me comparer de façon peu flatteuse, commentaires désagréables ou méchants, etc.). Aussi, leurs interrogations répétitives constituaient une véritable intrusion gênante au plus haut point pour moi. « D’où viens-tu ? T’es née où ? Avant tu étais où ? Tes parents viennent d’où ? ». 

Ces questions m’attaquaient donc de l’extérieur en plus de m’attaquer de l’intérieur.

Ce malaise venait du fait que je ne pouvais pas complètement répondre à ces questions sur mes origines, ma provenance ou celle de mes parents. Et puis je n’avais pas envie de parler de ça constamment, alors que pratiquement chaque nouvelle personne que je rencontrais était obsédée par ce sujet de conversation. Encore maintenant, cette fameuse question sur les origines vient systématiquement.  C’est pénible car pour moi ce n’est pas une question qui doit se poser lors des 1eres minutes de conversation. La poser immédiatement a pour but de satisfaire une curiosité, ce qui n’est ni pertinent ni constructif. Aussi, c’est une façon pour l’autre de vouloir marquer une différence de suite au lieu de focaliser sur les points communs. En revanche la poser quand la relation évolue vraiment, cela ne me pose pas de problème.

Il faut aussi préciser que je commençais mon adolescence quand le génocide a eu lieu au Rwanda. En plus du choc, de la violence inouïe de cet événement sale et barbare, de l’inquiétude de ne rien savoir sur ma famille biologique après cette période, s’est ajoutée une honte de dire que je venais de là-bas. Pendant longtemps et encore maintenant, les gens connaissent le Rwanda pour ce génocide et n’ont aucune gêne à me questionner sur cet événement, et ce, que le contexte s’y prête ou non.

De plus, je suis devenue obèse en quelques années après mon arrivée en France, ce qui est vu par beaucoup comme une raison de discriminer,  dénigrer, se moquer, rejeter etc…

La suite dans l’épisode 2