Episode III : Eugénie B

Par Jessica B

A l’aube de la quarantaine, Eugénie B nous dresse le portrait d’une afro-adopté qui a pris du temps pour panser ses plaies. Des blessures liées à son adoption et son soucis de quête « identitaire » suite et fin ….

« Les interpeller les réveille, je suis persuadée qu’elles réfléchiront à l’avenir avant de faire ou de demander n’importe quoi »
Quels conseils pouvez-vous donner aux parents face aux regards des autres sur leurs enfants ?

Il y a plusieurs façons de réagir.  Ignorer s’avère parfois être la meilleure solution. Mais j’ai remarqué que choquer les gens permet une sorte de déclic. Si on ajoute un brin d’ironie et d’humour, cela marche encore mieux. C’est un exercice cérébral plus facile pour certain.es que d’autres.
Exemple véridique : un enfant métis (non adopté) de 8 ans avait eu une remarque d’un camarade de classe qui se moquait de lui parce que ses grands-parents étaient noirs et vivaient « en Afrique chez les pauvres ». Il lui a répondu : « Ben moi je prends l’avion pour aller les voir, et toi t’as même déjà pris l’avion ? »
Le tout est de trouver la meilleure façon pour que la personne intrusive se rende ainsi compte que c’est elle qui fait du tort en réalité, ou qui dépasse les limites.

Exemple véridique et personnel : bien souvent on me demande si c’est ma mère ou mon père qui est noir / du Rwanda. Et je ne comprends pas en quoi cette information est importante au bout de quelques minutes de conversation qui semble superficielle et furtive. C’est clairement pour assouvir une curiosité que je trouve mal placée. Alors selon le contexte et la personne, il m’arrive de dire : « pourquoi tu veux savoir cela, c’est pour mieux les imaginer dans un lit ? »

Autre exemple : quand on me questionne avec un ton méprisant et /ou une mimique de dégoût au sujet de mes cheveux : « oh mais comment tu fais pour laver CA ? ». Je réponds de temps à autre : « ben avec de la terre et de la javel,… comme tout le monde ! ».

Quand on me touche les cheveux ou la peau sans me demander, je réagis ainsi : « tu t’es lavé les mains avant ? Ben oui, vu que tu oses me toucher, je ne sais pas où tu as fourré tes doigts avant !» ou bien « Ca a beau être super doux je sais, ce n’est pas une serviette !

En occident, la personne sera tentée de se dédouaner et de répondre “Oh ça va y’a pas de mal!” , “Oh ben si on peut plus rien dire/faire!” , “C’est bon c’était pas méchant” , “Faut pas le prendre comme ça ! ».  Au Rwanda, les gens auront tendance à rigoler comme exutoire au mal être qu’ils ressentent d’avoir reçu une remarque. 

On peut aussi retourner la question vers la personne ou en lui demandant pour quelle raison elle fait ou demande cela ?

Il arrive que les personnes ne répondent pas, se sentent vexées, parce qu’elles étaient dans leur schéma de pensée auto-centré et ne se sont pas souciées de ce que cela pouvait provoquer chez l’autre. Les interpeller les réveille et je suis persuadée qu’elles réfléchiront à l’avenir avant de faire ou de demander n’importe quoi.

 

« Car pour moi, les bons côtés sont aussi nombreux que les mauvais »
Pour terminer, quel-conseils donneriez-vous aux parents qui veulent adopter un enfant afro-descendant ?

Même si je n’ai pas été vendue ni torturée, et que je n’ai (à priori) pas développé de pathologie sévère suite à mes traumatismes d’enfance ; avec mon livre et cette interview je décide sciemment de présenter un angle négatif sur l’adoption internationale plénière car il n’y a pas besoin de vivre ces extrêmes pour en souffrir. Pourtant, on ne voulait pas m’entendre. Je prends également un ton sûrement qualifié de « dur » envers les adoptants car il faut se préparer à ces remarques, qui font partie du spectre des avis concernant l’adoption. De telles remarques viendront peut-être même de votre (futur) enfant ! 

Et surtout, je pense qu’il manque ce genre de discours dans l’espace public alors que je sais bien que je ne suis pas la seule. Il y a d’autres témoignages qui parlent négativement de l’adoption bien sûr, mais pas encore assez selon moi comparé aux nombreux témoignages qui plébiscitent l’adoption. Il faut rééquilibrer et ré-ajuster l’opinion générale globale. On ne peut plus nous bâillonner maintenant. Nous sommes assez matures et nous avons les outils pour propager une image qui colle plus à la réalité concernant nos ressentis et les conséquences de l’adoption internationale plénière sur les principaux concernés : nous les adopté.e.s. 

Quand on me demande si j’aurais préféré ne pas être adoptée, je réponds : « oui, j’aurais préféré rester chez moi sans devoir tout quitter et me fondre dans une nouvelle famille et une nouvelle identité imposées du jour au lendemain ». A ceux qui me disent “mais que serais-tu devenue là-bas ? Tu te rends compte de ce que tu dis?”, je réponds que personne ne sait ce que ma vie aurait été, si j’aurais été plus heureuse ou pas. Personne ne peut le savoir ! 

Et si les parents adoptants sont confrontés à ces témoignages éloignés de la fable idyllique dépeinte durant des décennies, ils feront plus facilement marche arrière s’ils sentent qu’ils n’ont finalement pas l’énergie, la patience, les épaules, le profil pour adopter un.e afro-descendant.e (ou autre à l’international). Et cela évitera des adoptions ratées, toxiques, donnant lieu à des comportements parentaux irrespectueux, illégaux et immoraux et des souffrances injustes du côté des adoptés.

Car pour moi, les bons côtés sont aussi nombreux que les mauvais.

Alors, renseignez-vous au maximum auprès de différentes sources. N’allez pas que vers ce qui vous conforte dans vos points de vue et décisions. Confrontez-vous à ce qui vous remue, ce qui est contraire à vos avis justement. Les forums, les réseaux sociaux ont libéré la parole. Les témoignages ne manquent pas !

Eugénie B