Episode II - Eugénie B

la responsabie du site est en train de sourire

Par Jessica B

A l’aube de la quarantaine, Eugénie B nous dresse le portrait d’une afro-adopté qui a pris du temps pour panser ses plaies. Des blessures liées à son adoption et son soucis de quête « identitaire » …

Mais pour moi cette quête était vitale car je ne pouvais pas vivre sans réponses à mes questions.

En quoi la quête de ses origines en tant qu’enfant adopté est-elle si importante pour vous ? Pensez-vous qu’il en est de même pour la plupart des enfants adoptés ? 

Chaque adopté a un parcours unique. Alors oui comme non, des adoptés peuvent développer des besoins de quête vers les origines.

Pour certains, le besoin est inexistant, et cette recherche est même inutile. Car on peut vivre et être heureux sans tout connaître de son histoire. Tout dépend des trajectoires personnelles et des réponses que les personnes construisent aux questions, pourtant incontournables, du développement humain.

Mais pour moi cette quête était vitale car je ne pouvais pas vivre sans réponses à mes questions. Je n’arrivais pas à les sortir de ma tête, cela me hantait l’esprit et m’empêchait de m’épanouir. Je suis une personne qui a besoin de comprendre les choses, qui préfère savoir (même le pire) plutôt que de rester dans l’ignorance.

Aimez-le autant que s’il venait de vous. Mais l’amour ne suffit pas.
On peut aimer beaucoup mais aimer mal…
Selon vous, que faut-il modifier dans la préparation des parents à l’adoption d’enfants afro-descendants ? Que doivent-ils faire différemment ?

Ce qui suit peut en fait s’appliquer à toute adoption internationale.  

– Adopter à l’international comporte des paramètres complexes. Je pense qu’une thérapie devrait être imposée aux candidats à l’adoption afin de faire un travail sur soi pour guérir ses propres blessures et de ses propres traumas. Les futurs parents doivent être en phase avec eux-mêmes, leurs histoires, leurs enfances, leurs relations familiales avant de vouloir créer eux-mêmes leur propre famille. Ça évitera de reproduire des schémas nocifs avec l’adopté.e.  

– Ne vous cachez pas derrière ces inepties de « famille Benetton, famille arc-en-ciel », ces fausses premières motivations de « sauver des pauvres enfants de la misère », « leur offrir une vie meilleure ». Assumez votre démarche, avant tout égoïste, d’assouvir votre besoin d’être parents, d’avoir un enfant (même si vous en avez déjà). Oubliez à tout prix cette injonction au bonheur et à la reconnaissance éternelle envers vous puisque c’est vous qui l’avez adopté.e. C’était votre choix, pas forcément le sien. C’est vous qui l’avez intégré.e dans vos projets de vie.

– Faire le deuil de l’enfant voulu initialement est PRIMORDIAL, car cet enfant afro-descendant intégré légalement dans une famille non afro-descendante (sûrement sans son consentement initial) ne sera pas comme celui que vous vouliez. Il faut accepter que cet enfant qui arrive chez vous, dans votre famille, a eu un passé, et ne vous ressemble pas physiquement, ni même peut-être dans ses goûts ni son comportement. Ne lui imposez pas de se fondre dans votre moule en devant tout laisser et changer du jour au lendemain pour devenir cet enfant que vous avez fantasmé.

– Aimez-le.la autant que s’il.elle venait de vous. Mais l’amour ne suffit pas. On peut aimer beaucoup mais aimer mal. N’hésitez pas à demander de l’aide à autrui ou à des professionnels.

Faites en sorte de connaître sa culture de naissance et l’histoire de son pays et des Noirs en général.

– Voyez-vous comme sa nouvelle famille, qui lui donne un environnement bienveillant et sécurisé, qui lui permet d’étudier, d’apprendre à vivre dans ce monde, dans toute sa complexité.

Laissez-le.la évoluer avec ses souvenirs conscients ou inconscients, ses boulets, ses marques qu’il.elle a emportés jusqu’à chez vous.
Aidez-le.la dans toutes les étapes de son cheminement en toute bienveillance, comme vous le feriez pour un enfant venant de vous.

En somme, laissez-le.la vous adopter à son tour, laissez-lui le temps de le faire. Mais il se peut que la greffe ne prenne jamais. Ça arrive oui. On n’est pas responsable d’être tellement traumatisé.e dans notre enfance qu’on arrive pas à s’attacher de nouveau et faire confiance. 

-Il est primordial que les parents adoptants aillent dans le pays de naissance de l’enfant et s’imprègnent de son environnement de naissance. Ils doivent faire le maximum de recherches sur la famille, la région, l’ethnie, l’histoire familiale… Il faut faire en sorte que le dossier soit le plus fiable et complet possible. Car si adulte, l’adopté.e souhaite entamer des recherches, tout lui sera facilité. Et puis, cela permet aux parents d’appréhender le choc culturel que l’enfant va subir et de répondre aux futures questions.

-Aussi court que puisse être le temps passé dans ce pays de naissance, l’enfant aura tout de même un vécu qu’il ne faut pas dénigrer, renier, minimiser, effacer, falsifier, cacher. 

-Préparez-vous à la recherche des origines, ne vous sentez pas diminués, vexés, exclus lorsque cela va arriver. Au contraire, c’est une étape difficile à vivre pour l’adopté.e, alors se sentir soutenu et épaulé est un grand privilège. Montrez que vous serez là, prêt à aider en toute transparence. Que vous l’accompagnez, comme pour toute étape importante de sa vie, avec respect et bienveillance pour la démarche entreprise et les réponses qu’elle peut apporter.

-Faites en sorte de connaître sa culture de naissance et l’histoire de son pays et des Noirs en général. Avec le cinéma, Internet, les livres, magazines, revues, guides de voyages, etc… les sources sont nombreuses pour vous faire une culture approfondie. Vous apprendrez ainsi comment s’occuper de ses cheveux et de sa peau par exemple.

-Je pense aussi que c’est une erreur de renommer l’enfant. Il devrait pouvoir garder une trace de son appellation de naissance, et l’utiliser légalement si tel est son désir adulte, sans avoir besoin de lutter en justice. 

– Elément culturel fondamental d’une personne, la langue est pourtant la chose que les enfants adoptés perdent très rapidement car on les coupe souvent brutalement de celle-ci et on les force à acquérir la nouvelle langue de la nouvelle terre. Pourtant, permettre à l’enfant de conserver sa langue, n’empêche pas d’apprendre une nouvelle, le multi-linguisme est un atout dans la vie ! Cela lui permettra un retour éventuel plus facile et aussi tout simplement de conserver en lui une richesse culturelle.

– Il faut l’entourer de jouets, images, sons, personnes auxquels un.e afro-descendant.e peut s’identifier. Tout en acceptant qu’il puisse y avoir des phases ou tout cela sera rejeté comme recherché. Il faut accepter qu’il y ait ces différentes phases et s’adapter. Il ne faut rien imposer, c’est l’adopté qui doit avoir le choix pour construire son identité.

– Le mieux est donc d’avoir un cercle social éclectique, où l’adopté.e sera aussi avec des autres personnes qui lui ressemblent et/ou qui viennent de son pays. Ne pas le maintenir isolé au sein de votre famille si elle est uniquement composée de non afro-descendant.e.s.

La suite dans l’épisode 3